Mon grand-père Flavien me racontait volontiers ses histoires vécues quand il était jeune, j’en raffolais car il était bien le seul adulte à me consacrer du temps pour cela. En voici donc plusieurs :

La pêche au filet en baie de Lembellie (près de Ronce les Bains):

Lembellie est à environ 7 à 8 km de Bourcefranc, en ligne droite sur la mer, de l’autre côté de la large embouchure de la rivière Seudre.
Il y avait là, à l’époque, de petites baies de sable d’une profondeur d’environ un à deux mètres, à marée basse, et dont l’embouchure était inférieure au km. Il était donc facile de barrer totalement le passage à marée haute par un filet à très grosses mailles, puis d’attendre la marée basse pour attraper les plus gros poissons qui se trouvaient alors prisonniers à faible profondeur. Flavien me disait les prendre à la main, prisonniers d’une seule maille de filet, ou au harpon ou à la senne. En été on y prenait ainsi des maigres de parfois plusieurs dizaines de kg.
Flavien me disait que les plus gros, se sentant en danger d’être pris, prenaient parfois leur élan en eaux peu profondes afin d’arriver en pleine vitesse sur le filet et, parfois, réussissaient à le crever et à filer au large.
Flavien faisait partie d’une petite équipe de volontaires bénévoles qui pêchaient ainsi pour le plaisir, en dehors du travail ostréicole à Bourcefranc. Mais pour aller sur le lieu de pèche, il y a un siècle, il fallait y aller en bateau à rame ou à voile, il n’y avait pas de pont sur la Seudre. Le moteur marin familial n’était pas encore démocratisé pour l’ostréiculture : pas de moteur. La difficulté matérielle résidait surtout dans le franchissement de l’embouchure de la Seudre qui fait plus d’un km de large entre B et Ronce et où il y a toujours un très fort courant de marée montante ou descendante, sauf un très bref moment à l’étal.
De plus, pour suivre ensuite la côte vers Lembellie, il fallait remonter le courant marin qui passe entre le continent et l’ile et qui est très fort, lui aussi, permanent, et toujours dans le même sens.
Il existait encore, à l’époque, des embarcations légères à fond plat et 2 bouts pointus, sans gouvernail, d’environ 6 à 7 mètres de long, avec 3 ou 4 bancs de rame. Il fallait une équipe de 6 à 8 solides gaillards pour ramer avec les très longues (et bien lourdes) rames en bois massif de l’époque. Flavien faisait partie d’une telle équipe de sportifs. La notion d’effort physique était bien différente à l’époque…
Lucie passa par là peu après et Flavien ne pêcha donc plus…
Jeune, à Bourcefranc, j’ai vu quelques carcasses des derniers bateaux de ce type finir de pourrir dans les marais voisins.
La dernière petite baie de Lembellie s’est comblée seule, sous la poussée du sable marin, vers 2007. Désormais la côte est droite, parallèle au courant. Aucune trace visible….


Des hélices de sous-marins dans le désert:

Quand Flavien était militaire en Tunisie, il faisait partie d’une équipe d’entretien des sous-marins français qui étaient engagés dans les conflits de la méditerranée, dont les Dardanelles. La base marine française de Sidi Abdallah était donc équipée de pièces détachées de toutes sortes, dont d’immenses hélices de sous-marins. A l’époque elles étaient en bronze, ou un alliage cuivreux voisin, faisaient plusieurs mètres de diamètre et étaient cerclées par un anneau massif, reliant toutes les extrémités des différentes pales. Flavien en avait une photo dont je me rappelle, mais que je n’ai pas retrouvé. Le poids de ces hélices était donc considérable, et la valeur marchande du métal constitutif étaient donc également importante.
Il advint donc, qu’un matin, il fallut se rendre à l’évidence : plusieurs hélices de sous-marins avaient disparues de la base militaire pendant la nuit ! Pourtant la manutention et le transport de masses aussi lourdes et encombrantes nécessitaient une très solide logistique qui ne pouvait pas être passée inaperçue dans une base militaire fermée, surveillée et patrouillée 24h/24, en période de guerre !
Scandale, effervescence, enquête frénétique… On fouilla partout, on interrogea tout le monde, rien ne permit d’éclaircir ce grand mystère.
Les années passèrent et le vent souffla dans le désert……
Il souffla si bien qu’un jour, à des km de la côte, dans le désert, un fellah vit dépasser un bout de métal du sol, dégagé du sable par le vent. Il essaya d’extraire ce curieux objet mais n’y parvint pas tant il était profondément enfoui. Les renforts vinrent et dégagèrent alors l’une des hélices de sous-marins disparues quelques années auparavant. Alertés les militaires français vinrent à leur tour, et trouvèrent peu après les autres hélices, enfouies à proximité. Elle revinrent intactes à la base et le mystère en resta là.
Le petit garçon que j’étais alors rêvait de ces aventures extraordinaires en pays lointains, vécues par mon grand-père et qui racontait si bien, spontanément.

La sansel :

Quand j’étais chez l’une de mes grand-mères il se vendait partout la sardine dite « sansel », presque toujours en vélo.
Il y avait encore à l’époque des chalutiers au port du Chapus ou les ports les plus proches, et qui allaient suffisamment au large, derrière l’ile d’Oléron, pour pécher la sardine. Celle-ci n’était pas salée d’où le nom, et elle était vendue totalement dans les heures qui suivaient le retour au port, par des vendeurs en vélo qui criaient « à la sansel ! à la sansel ! ».
Les ménagères averties par les cris sortaient alors pour intercepter les vendeurs en vélo.
La sansel se mangeait crue, après l’avoir vidée et enlevé la peau. Il suffisait de saisir la nageoire de queue et tirer latéralement : la moitié supérieure de cette nageoire libérait totalement les 2 filets dorsaux de l’arrête centrale, la moitié inférieure libérait les 2 filets ventraux.
A consommer avec un beurre salé, du pain tendre, et un petit vin blanc bien frais…. Hum…. Délicieux. Je le fais encore parfois quand je trouve des sardine bien fraiches : bien raides.

Les Lavagnons :

Ce sont des coquillages bivalves, peu connus, qui vivent dans la vase à environ 10cm de profondeur, tout en haut de l’estran. La coquille est donc très fine et ne résiste pas à la moindre pression des doigts. Ils sont blancs, très plats, et de la dimension approximative de la palourde. Ils ne sont ramassés qu’à la main et pas partout. Il est impossible de les élever comme les palourdes. On en trouvait encore un peu, très rarement, sur les marchés locaux il y a une dizaine d’années. Maintenant c’est fini. Il y en a toujours dans la nature, mais c’est jugé désormais bien trop pénible à ramasser, à moins que la pollution ne les ait fait disparaitre, eux aussi.
Flavien savait où en trouver et nous en régalait souvent. Je le vois encore, par la pensée, en bottes, sous la pluie dont il n’avait cure, courbé en deux et péchant à mains nues, les avants bras noirs jusqu’aux coudes : la vase.

Les escargots des seniques :

Moins connu…
Dans les champs, en été, les herbes sauvages développent partout des seniques (mot patois). Ce sont de grandes tiges d’un mètre de haut, bien droites, non ramifiées, et dont les feuilles sont totalement déshydratées par le soleil. Les seniques sont espacées de plusieurs mètres, mais il y en a des quantités très importantes, partout dans les prés ou dans les champs en jachère.
Dans ces feuilles se trouvent toujours de petits escargots blancs dont la coquille est enroulée à plat comme une ammonite et dont la chair est noire. Ils sont approximativement de la taille des bigorneaux, donc petits, mais ce sont des escargots de terre.
Autrefois on ramassait ces escargots et on les mangeait. Il suffisait d’écarter 2 doigts, d’engager le V ainsi formé à la base de la senique, puis de refermer la main tout en remontant la tige jusqu’en haut. Il était facile, ensuite, de séparer les feuilles que l’on jetait.
Je l’ai fait avec Flavien et j’ai gouté ces escargots avec une certaine méfiance au début. C’est bon mais il faut connaître. Spécial…
Nos anciens les mangeaient couramment, dont Flavien dans sa jeunesse.

Les étrangers :

Enfant, je trainais souvent dans le magasin de mercerie de ma grand-mère Lucie, à Fontenay. J’ai donc bien en tête une scène qui s’y est reproduite à plusieurs reprises et pas seulement dans ce magasin :
On voyait souvent un petit groupe d’une demie douzaine de jeunes hommes, environ 20 ans, qui ne parlaient pas un mot de français et avaient donc toujours de grandes difficultés pour se faire comprendre. De plus ils étaient plutôt mal habillés, bien que propres. Enfin on les voyait parfois dans le cadre de leur travail : terrassiers sur la voie publique. Ils étaient logés collectivement dans une institution située, je crois, dans l’ancien château Desforges, près de la mairie.
Je me souviens de la réaction de méfiance instinctive qu’ils inspiraient à la population en général et en particulier à la plupart des clientes de ma grand-mère, à travers les conversations que j’entendais dans la mercerie.
Alors qui était-ce donc ?
Des africains ? des arabes ? des asiatiques ? des repris de justice ?
Que non : des bretons. Rétrospectivement je dois dire que je me sens gêné par ce souvenir.
Autre époque….